Situation politico-sécuritaire: Le Mali, encore loin du bout du tunnel

En dépit de la présence de forces internationales et la signature de l’accord pour la paix, la situation sécuritaire reste très précaire au Mali. L’insécurité sévit presque dans toutes les régions. Pour  mieux comprendre cette crise qui menace le sahel et le monde, le Flambeau  s’est entretenu avec  l’universitaire malien,  Bréma Ely Dicko, Chef du département de  socio-anthropologie à l’université des sciences humaines et sciences de l’éducation de Bamako, entre autres  auteur de nombreuses enquêtes sur le centre du Mali. 

Le Flambeau : Défiance des forces internationales au nord, micro-conflits au centre, la crise s’installe-t-elle dans la durée au Mali ?

Bréma Ely Dicko : De 2012 à maintenant la situation sécuritaire s’est empirée au Mali  malgré la présence d’une  multitude d’acteurs internationaux, la montée en puissance des militaires maliens des différents GTIA ,la création de l’état-major du G5 Sahel  la situation s’empire de jour en jour poussant finalement à s’interroger sur l’efficacité de la mission des forces internationales qui a couté des milliards de FCFA. Ces forces passent la plupart du temps à se protéger elles-mêmes qu’à protéger les populations. Les victimes se comptent  de parts et d’autres : populations civiles, soldats maliens, Barkhane et Minusma.

En 2012, la crise était circonscrite dans la région de Kidal, elle s’est propagée par la suite à  Gao et Tombouctou et Kidal .Et plus tard la crise s’est glissée au centre, notamment dans les zones exondées et inondées qui sont devenues  aujourd’hui des zones d’insécurité absolue où la présence de l’Etat est très faible. Ensuite on a vu le glissement de l’insécurité vers le sud (Sikasso, Fakola, Miseni et Kolondieba) qui avaient été attaquées par  ‘’Ansar dine Sud’’ dirigé à l’époque par un certain Souleymane Kéita. Au même  moment l’insécurité s’est retrouvée au nord-est de Ségou dans les cercles de  Niono et Macina. En dehors de ces zones évoquées, la crise s’est étendue au sahel occidental (Nara, Nioro, Banamba, Diema, Gorgui).Quand on regarde cette cartographie de l’insécurité, la crise s’est déplacée du nord au centre, vers le sud en passant le sahel occidental et  Bamako  qui a été attaquée quelques fois. Pour dire qu’aucune région du Mali n’a été épargnée par l’insécurité. Raison pour laquelle certains se posent la question de l’efficacité  voire même de l’utilité des forces internationales. Certains acteurs disent qu’il faut revoir le mandat de la Minusma. Elle a apparemment un mandat robuste, mais la situation ne s’est guère améliorée.

Le prétexte de l’absence de l’Etat justifie-t-il la prolifération des milices d’autodéfense ?

BED : En réalité ce n’est pas un prétexte. La nature a horreur du vide. L’Etat est faiblement présent dans les zones où les milices opèrent. Même si l’Etat est présent, il est faible et n’arrive pas à faire valoir ses prérogatives notamment l’accès des populations aux services sociaux de base. Quand l’Etat est présent et qu’il ne parvient pas à assurer le bien-être individuel et collectif, les populations s’érigent pour s’auto-protéger. Parce que dans les localités où exercent les milices, il y a  vol de bétail, le banditisme, les règlements de compte et beaucoup d’assassinats.

Dans ces localités même si l’Etat est présent, il existe des ressentiments vis-à-vis de l’autorité. C’est-à-dire que des agents de l’Etat : des eaux et forêts, gendarmes, préfets, sous-préfets ou magistrats ont à un moment donné fait des ponctions, racketté les populations, donc personne ne les porte dans son cœur. Quand vous avez par votre pratique, vos comportements perdu votre crédibilité, si de nouveaux acteurs émergent, les populations les accueillent à bras ouvert. Au-delà de ça, les milices même si on peut regretter leur création répondent à un besoin de sécurisation des personnes qui les créent ; c’est pourquoi les dogons ont rejoint les milices dogons, les peuls les leurs. Pour autant tous les peuls ne font pas partie des milices, idem pour les dogons ; même si  par ailleurs, une lecture septique de la situation au centre vaudrait qu’il y ait de conflit entre peul et dogon.

Cependant, il y a entre les deux un conflit  classique  qui  a pris des proportions graves avec la prolifération des armes comme des cacahuètes. Que  ce soit ceux qui ont leurs milices aujourd’hui ou ceux qui n’en ont pas encore, mais envisagent d’en  créer. On a vu des milices songhaï, touareg, bambara, peul, dogon…il y’aura des milices Bwa, soninké, pourquoi  pas ? Avec les vagues de contestations qui se sont soldées par des saccages de gendarmeries  à Yélimané, Sanankoroba, Fana, Ségou…on rentre dans une logique de contestation de la gouvernance. C’est une invitation à repenser la notion d’Etat. Ce socle doit garantir le bien -être des populations. Elles sont informées et ne sont plus prêtes à subir des sévices de la part d’un quelconque représentant de l’État.

Les milices n’exacerbent-elles pas les conflits entre les communautés ?

BED : Au début on avait plutôt une compétition des acteurs au tour des ressources qui s’amenuisent. D’un côté, vous avez des sédentaires qui luttent pour leurs champs, de l’autre des éleveurs à la recherche de parcours pastoraux. Quand il y a des attaques entre ces deux, ça prend de graves proportions parce que les armes sont dispersées et l’Etat n’est pas crédible aux yeux des acteurs locaux. Aller à la gendarmerie ou à la police est un risque de rackette, ce dont ils ont été victimes par le passé. Finalement ils se disent : « Amban ta Sara » (Nous allons nous rendre justice).Ce sont donc des frustrations vis-à-vis  de l’Etat qui poussent les uns et les autres à se rendre eux-mêmes justice. Or tout conflit qui est réglé par la violence suscite aussi de la violence et les individus ont tendance à se rabattre sur l’ethnie , qu’on va mobiliser  pour attirer des ressources, des moyens pour pouvoir protéger sa communauté .Mais à la base, le conflit n’était pas intercommunautaire, il opposait des acteurs économiques.

Ce qu’on ne dit pas, certains dogons ont plus d’animaux que les peuls, certains peuls ont plus de champs que les dogons, c’est  valable pour les bambara. Ceux qu’on appelle peuls, ne sont que des bergers pour les mêmes sédentaires. Il ne peut y avoir de conflit entre de telles communautés puisque de nos jours aucune activité n’est l’apanage d’une seule communauté. Au départ les milices voulaient se  protéger. Mais des récupérations sont possibles. C’est pourquoi les milices dogon et peul sont soutenues par des acteurs à Bamako. Des ressortissants, des anciens acteurs politiques, militaires. La base de tous les problèmes du Mali,  c’est Bamako. Tout vient de Bamako y compris les problèmes des régions du Nord. Ils(les acteurs) sont tous dans la capitale tapis dans les salons. Ce sont eux qui mettent le feu à la poudrière et regardent. Après se disent qu’est-ce qu’on fait ? On crée des commissions et chacun ramasse des millions. Donc on crée finalement l’économie de la  guerre  et la paix n’arrange plus.

La configuration actuelle de l’insécurité  notamment au centre ne nécessite-elle pas de revoir l’accord   pour la paix ?

BED : En soi ce n’est pas un problème. J’ai entendu ce débat. Pour moi, il n’est pas nécessaire de faire un deuxième accord. Il faut appliquer  l’existant ça va déjà réduire le problème. En appliquant le premier, on contribuera à créer des mécanismes comme le programme de sécurisation  intégré des régions du Centre qui va réduire tant soit peu l’insécurité dans la zone.

Mais la résolution de la crise ne viendra pas par les accords. Un document signé engage sur papier, mais dans la réalité les gens ne s’engagent pas de bonne foi. A écouter les discours le Mali c’est le meilleur pays au monde  mais dans les  faits ce sont les acteurs politiques qui enveniment la situation. C’est toute notre difficulté ! Studio Tamani m’avait interrogé un moment sur le projet de loi d’entente nationale.  J’avais dit que c’était une grosse erreur, pour la simple raison que chaque fois qu’il y a eu crise dans ce pays on a toujours fait des accords, des pourparlers ensuite des imams et personnalités viennent dire nous sommes tous les mêmes. Ça c’est du baratin !on ne colmate pas  une plaie avec des discours. Une plaie, elle est profonde, il y a des dommages qui doivent être documentés. Documenter tous les cas de violence. Tant qu’il n’y a pas d’enquêtes indépendantes, sérieuses, des coupables  identifiés et condamnés, les victimes chercheront les moyens pour se venger en se disant que l’État a fait quoi ?ils ont envoyé des ministres, députés, les belligérants  se  serrent les mains devant les caméras pour dire qu’ils se sont pardonnés. Et se laver la conscience qu’on n’a pas fait quelque chose. C’est du saupoudrage de la vérité. Quand on saupoudre la vérité, elle finit par sauter aux yeux. Tant qu’il n’y a pas de sanctions ça ne marchera pas. La loi d’entente fera quoi ?certains acteurs politiques seront identifiés comme ne faisant pas partie des coupables alors ce sont ces mêmes acteurs qui sont les bourreaux. Comment voulez-vous que  les victimes et les bourreaux puisent cohabiter sans se pardonner .Or le pardon n’est possible qu’après la justice. Avec l’impunité, la situation s’envenime.

Et la Commission Vérité Justice et Réconciliation ?

BED : La  CVJR ne sert à rien. Elle  personnalités  de chaque groupe parce qu’il y a des véhicules, des perdiems, voyages …donc on a un peu d’argent .Je n’ai vu aucun résultat .Si vous en savez, il faudra publier pour qu’on sache.  Récemment ils ont recruté des consultants qui seront chargés d’écouter les grands témoins  de la crise. C’est du bricolage, on écoute quelques personnes maintenant alors que l’action s’est passée en 2012-2013 et entre temps les uns et les autres  se sont pardonnés. Vous savez les Maliens sont tellement versés dans les croyances, des choses bidonnes  qu’on finit par tout gommer et laisser faire. Théoriquement on pardonne mais au fond de soi ce n’est pas le cas. C’est au moment des faits qu’il fallait accompagner les victimes par des soutiens matériel, financier et psychologique ça n’a pas été fait .Donc à ce rythme , 5 ans après tout le monde  n’aura pas été écouté et même si on écoute  tout le monde  entre le temps de l’écoute et celui de l’action le fossé est grand.

Au Mali si tu ne veux pas que les choses marchent, il faut mettre en place des commissions. C’est pourquoi au sein du comité de suivi de l’accord où chaque acteur gagne des millions à chaque fois qu’on s’approche d’une solution, un camp se rétracte, on perd un peu de temps avant de revenir à la table de discussion. Le jour  où on dira que c’est gratuit du point de vue financier les choses vont évoluer.

Au regard de l’escalade verbale de ces derniers temps, la classe politique  donne-t-elle l’impression de mesurer l’enjeu de la situation actuelle du pays ?

BED : Justement c’est parce que la classe politique est consciente de l’enjeu qu’elle se mobilise puisque pour qu’on parle d’élections : il faut une liste électorale fiable dans laquelle on épure les noms de personnes décédées, les doublons pour aboutir à un fichier consensuel. En l’occurrence ça n’a pas forcement été le cas, aussi le marché des cartes d’électeurs aurait été lancé sans l’aval de l’opposition, donc il y’avait de quoi se mobiliser pour demander et exiger la transparence parce que si elle  ne conteste pas maintenant ce serait trop tard. Imaginez qu’après 5 ans les erreurs constatées sur les cartes  NINA n’ont pu être corrigées et dire qu’en deux mois on a confectionné des nouvelles cartes d’électeurs biométriques  dont un premier  lot a été réceptionné récemment. ça suscite des sérieuses interrogations  et c’est parce que la classe politique en est consciente qu’elle se mobilise pour attirer l’attention des bailleurs de fonds internationaux qui financent les élections. Puisque les Etats africains ne sont pas capables de  financer leurs  propres élections. Autant prendre le temps pour faire des bonnes élections quitte à repousser la date parce qu’on n’a pas le droit de faire des mauvaises élections, avec des mauvaises élections, on rebelote.

L’élection présidentielle va-t-elle résoudre la crise au Mali ?

BED : Non. Les élections ne vont pas résoudre la crise mais c’est un gros problème de moins parce qu’à défaut d’une stabilité politique  le reste devient difficile. C’est l’acteur politique ou le politique  pour reprendre le terme de  sociologie  qui détermine avec la stabilité politique les actions à mener en vue de la paix.

Que faire pour normaliser globalement la situation ?

BED : Il faut travailler à avoir un fichier électoral fiable pour qu’il ait de stabilité politique. Avec la stabilité politique  la tradition de dialogue du pays amènera les acteurs à discuter pour déterminer la part de responsabilité de chacun. Inviter tout le monde à retirer sa carte d’électeur   même s’il faut chômer pendant une semaine ou instaurer un service minimal dans  l’administration pour permettre au maximum d’électeurs de voter. Interdire complément toute distribution de tracts le jour  de l’élection. Sur le plan humanitaire notamment au centre où il y a un risque de famine, poursuivre les opérations de distributions de céréales et enfin mener des enquêtes indépendantes pour faire la lumière sur tout ce qui s’est passé et ranger dans les tiroirs la loi d’entente.

Propos recueillis par Aly Bocoum

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