Corridor Koutiala-Kouri-Bobo Dioulasso : SILENCE, ON RACKETTE !

Au Mali, voyager en bus ou tout autre moyen de transport en commun est un véritable calvaire. Les usagers qui empruntent le corridor Koutiala-Kouri-Bobo Dioulasso souffrent  des nombreux check-points  qui y sont érigés  par les forces de sécurité, lesquelles n’hésitent pas à demander de l’argent de façon indiscutable aux passagers. Pour faire le constat, nous avons  emprunté le tronçon indiqué. Récit d’une enquête rendue possible grâce à l’appui de Mali Justice Project (MJP). Créé en 2016 par l’USAID, MJP se donne pour  mission de  lutter  contre les abus et violations qui entravent la libre circulation des personnes et des biens.

Nous sommes lundi 25 juin 2018, il est 7 heures du matin. Nous avons embarqué dans un autocar en direction de Koutiala-Kouri-Bobo Dioulasso. L’ambiance dans le car était plutôt festive, chacun s’occupait du mieux qu’il pouvait. Certains passagers regardaient la télé, tandis que d’autres causaient. Sur ce trajet, nous nous attendions à passer trois postes de péage avant Kouri, localité distante d’environ 95 km de Koutiala.

Arrivé à Kouri, le car s’arrête. Et le convoyeur se lève et s’adresse aux passagers : « ceux qui n’ont pas de cartes d’identité malienne n’ont qu’à préparer 1000 francs CFA chacun !». Après ce mot d’ordre, nous nous sommes levés un à un pour se diriger vers la porte de sortie ou nous attendait un officier qui récupérait les cartes d’identité à tour de rôle. Dès que le car se vida, il nous ordonna de le suivre. Nous le suivîmes au poste de contrôle sans broncher, par groupe de deux ou quatre.

Les ressortissants burkinabés d’un côté et les autres de l’autre. Nous étions regroupés et nous observions la scène. Les agents de sécurité étaient dans une pièce contiguë à la nôtre. Après quelques instants, ils commencèrent à sortir un à un, l’air visiblement très mécontents en proférant des paroles inaudibles. Les ressortissants burkinabés  ont payé  entre 1000  et 2 000 francs CFA.

Nous avons repris la route en direction de Sona, située à environ 21 km de Kouri. Là encore, le scénario était identique, mais cette fois-ci, c’était aux passagers maliens de payer. Les choses se sont compliquées lorsque mon compagnon et moi avons refusé de payer.

L’officière burkinabé, rouge de colère comme une tomate, de crier : « Madame, payez 1000 francs CFA ! ». À la question de savoir pourquoi devrions-nous payer, elle m’intima l’ordre de descendre avant de lancer : « nos ressortissants payent au Mali, est ce que vous vous êtes demandés les raisons ? »

Avec les autres compatriotes maliens, on attendait  sagement notre sort. Et là, un officier burkinabé engagea une conversation avec nous. « Est-ce que vous savez  la première chose que les ressortissants burkinabé nous disent en arrivant ici » ? demanda-t-il. On hocha la tête pour dire non !

« Prenez de l’argent avec les Maliens », reprit l’agent avant de broder, « des agents des forces de sécurité malienne ont tabassé jusqu’à blesser un jeune burkinabé à cause de 3000 francs CFA». L’officier burkinabé insiste : «  Nous avons même la vidéo en notre possession ». A quelques pas de nous,  un autre agent s’affaire. « Faut pas nous en vouloir. Souvent on nous déploie sur le terrain sans grands moyens. On est donc obligé de créer des moyens pour survivre », s’invite-t-il dans la discussion.

Chaine de racket

C’est un business très lucratif pour ces agents, selon des informations obtenues auprès d’un chauffeur d’une compagnie fréquente sur cette route. Par jour, au minimum quatre cars  font la navette. Les agents routiers rackettent jusqu’à « 100.000 francs CFA, voire plus comme bénéfice qui va directement dans leurs poches », évalue le chauffeur partant de l’hypothèse que sur  50 passagers dont 10 nationaux, chacun paie 2000 francs CFA.

Pour éviter les rackets, certains passagers recourent aux motocyclistes pour traverser la frontière. Ce trafic s’opère depuis la ville de Sona, où les habitués du trajet débarquent du car. « Si j’avais su, je serais rentrée dans la ville de Kouri et j’aurai payé un motocycliste pour qu’il me fasse traverser la frontière  », regrette  Nomogo, une passagère d’une vingtaine d’années, au bord des larmes. « Tout mon programme est faussé », poursuit la jeune femme qui estime que  « Trop c’est trop ».

Nomogo n’est pas la seule à trouver cette situation insupportable. « Je pourrais passer une nuit entière à vous raconter ce qui se passe sur cette route. Les orpailleurs sont les plus fatigués puisqu’on effectue sur eux des fouilles corporelles », affirme cet autre passager, sous couvert de l’anonymat.

Les transporteurs aussi font partie de cette chaine de racket, malgré la mise en place par le gouvernement d’un conseil malien des transporteurs routiers (CMTR). Le conseil est censé veiller au respect des  droits des transporteurs. « Il ne nous est d’aucune utilité. Ses responsables se préoccupent plus de la vente des billets, puisque c’est plus rentable que la défense de nos droits », attaque un transporteur malien originaire de Koutiala. A entendre son réquisitoire, « le transport se meurt ».

Libre circulation des personnes et des biens : pure utopie

Circuler pour les transporteurs n’est vraiment pas chose aisée. Le pire c’est qu’on ne leur donne aucun papier justificatif (police, gendarmerie, douane). Certains nous ont confié qu’ils ne peuvent même pas acheminer, par exemple du mil de Kouri à Koutiala, en territoire malien. Nous avons tenté d’en savoir plus en allant voir les autorités de Koutiala, mais nous avons trouvé que la porte était fermée pour cause de grève. A la direction de la gendarmerie, ils nous ont montré une note de service qui faisait cas de ces tracasseries, sur laquelle on pouvait lire : «  Tout agent qui se fera prendre sera puni comme il se doit ».

De retour à Bamako, cap sur le ministère de la Sécurité, où nous avons tenté de recueillir la version des autorités. De là-bas, nous avons été dirigés vers la direction de la police des frontières. Selon, Arouna Samaké, commissaire divisionnaire à la police des frontières, la professionnalisation des agents déployés le long des frontières est une priorité. Quant à la gestion des allégations de corruption et autres manquements qui sont imputés aux polices des frontières, le commissaire se veut rassurant. « Quand on est informé on prend des mesures disciplinaires contre les présumés auteurs conformément à la gravité de l’acte », martèle Arouna Samaké.

La peine, c’est un arrêt de rigueur purgé à l’école de police ou au camp militaire. Il varie de 25 à 40 jours selon la nature de l’acte, ajoute l’office supérieur. Et l’intéressé, voit également mentionné l’incident dans son dossier.  Ce qui peut lui porter préjudice en cas d’avancement  ou des mutations d’une zone à une autre, explique commissaire Samaké. Ces principes de bonne conduite  sont prêchés chaque mois à l’intention des éléments sur le terrain.

 Hamsetou Toure

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