Mamadou Diarafa Diallo : « Nous sommes l’une des rares nations qui a tué son père »

« Le Mali contemporain : fragilités et possibilités » vient de paraitre chez l’Harmattan. L’auteur de l’ouvrage politique ,  Mamadou Diarafa Diallo, « citoyen malien » , économiste , anthropologue de formation se sert de  ses vingt ans de carrière notamment sur  les questions de gouvernance , décentralisation ,  dans le développement international…pour dresser un diagnostic lucide sur la situation qui prévaut au Mali depuis la crise de 2012.Il repond aux questions du Flambeau

Le Flambeau : De quoi est –il question dans « Le Mali contemporain » ?

Mamadou Diarafa Diallo : Il est question du Mali. Je commence l’ouvrage par cette question : « Le Mali est-il  encore un objet pertinent  de réflexion ? » Depuis la crise de 2012 il Ya  eu tellement de choses sur le Mali, des spécialistes du Mali, des ouvrages sur le Mali. Je  me suis rendu compte que, c’est exactement pourquoi il faut écrire sur le Mali. Donc le Mali contemporain n’est pas un ouvrage qui traite d’un seul sujet .Comme je le dis dans l’ouvrage, j’ai fait le choix du généraliste, pas comme  par le passé où je prends un thème et essaye de le creuser en profondeur .je n’y traite pas  un seul aspect , mais je prends le Mali  dans sa complexité , dans ses dimensions à la fois sociale, économique , politique et sur les questions de gouvernance. C’est un ouvrage qui traite du Mali dans plusieurs  dimensions.

Vous utilisez une   métaphore footballistique pour présenter le traumatisme que vit le Mali

Justement. je commence le  Mali contemporain par une provocation : Imaginez,, vous jouer  un match -vous prenez un but contre votre propre camp, et que vous êtes l’auteur du but. Après le match tout le monde vous dit « ce n’est pas grave, ça  va passer, c’est  juste un match de football ».Mais toute la nuit vous allez vous torturer et même après. C’est exactement ce qui nous est arrivé en 2012.Pendant que le monde entier nous applaudit, les spectateurs applaudissent l’équipe du Mali, « Team Mali » ; soudain on a encaissé un contre son camp(CSC).Le but c’était le coup d’état qui a remis en cause 20 ans de démocratie au bout desquels, le pays s’apprêtait à une  nouvelle transition. Et tout d’un coup on se rend compte que ce qu’on a construit pendant 20 ans était aussi fragile ! Et ça produit un traumatisme chez le Malien. Je suis parti de cette métaphore pour dire que ce qui nous est arrivé  a produit un traumatisme qui doit changer. Pour que ça change, il faut un réveil citoyen, mais auparavant, il faut analyser les choses, analyser le match à froid et sans faux fuyants. Voir ce qui a marché, là où nous avons échoué en vue d’un sursaut national. Pour moi « Le Mali contemporain » c’est cela. Nous avons perdu le match de la consolidation de la démocratie  et de la République par notre propre faute. Maintenant revenons en arrière et voir comment nous relever. A la fin de l’ouvrage je dis que ce sursaut est possible, le Mali a réussi à le faire par le passé. Par le passé nous avons  connu des situations encore pires, mais il ya eu un homme, des gens  qui  ont conduit à un sursaut national. Je conclus ce chapitre par cette citation de Nelson Mandela : « Ne me jugez  pas sur combien de fois j’ai réussi  ou échoué, mais jugez-moi  sur combien de  fois je suis  tombé  et  réussi à me relever ».

Comment le Mali pourrait-il se relever ?

Le Mali peut se relever d’abord en travaillant sur le Malien. Pour moi la solution ce n’est pas vendre plus d’armes ; sous-traiter la violence, nourrir les entreprises de la violence,  la haine entre les communautés…ce n’est pas çà. La solution elle est  apolitique, la solution c’est le Malien. C’est vraiment investir sur le Malien, le Malien citoyen, développer le Malien qui a conscience de ce qu’il est, de sa responsabilité  envers  sa nation. Le Mali peut se construire si seulement  nous commençons à aimer le Mali. Aimer le peul, le dogon…aimer la patrie. Et aimer la patrie , c’est ce qui va  changer les  relations. Aujourd’hui on se rend compte que ce qui soude les relations le plus, c’est l’argent, notre rapport à l’Etat, c’est l’argent. Tu deviens fonctionnaire ce n’est  pas pour le salaire,  pas pour  servir l’Etat,  c’est l’argent. Les rapports dans un parti politique , c’est une entreprise , c’est pour faire de l’argent. Il est  fort possible que le Malien retourner à aimer le Mali,  à apprendre à aimer  le pays, c’est ce qui a fait la grandeur du pays. Mais pour ça,  il faut  reconnaitre que  tout n’a pas marché. Fouiller dans notre histoire et accepter les choses qui n’ont pas marché. C’est bien de vanter la grandeur de notre histoire mais  il faut  assumer également ses pages sombres. Nous sommes l’une des rares nations qui a tué son père. En Côte d’Ivoire par exemple  on peut crier, on fait  tout après tout le monde se retrouve autour de Houphouët . Comme en France où on va  se retrouver autour de De Gaule, Napoléon …un sacré nombre de   figures. Quand nous,  nous avons eu le courage d’annoncer la mort de Modibo Kéita comme la mort d’un instituteur à la retraite (Quand Modibo est décédé on l’a pas annoncé comme un Président, mais comme un instituteur à la retraite), et  ça  c’est tué son père. On a  pas un père. Il n’ya personne  autour de qui tout le monde se retrouve. Soundjata n’est pas le père du Mali moderne. Si on a pas cet esprit, c’est difficile. Il  faut d’abord assumer que chaque équipe  qui est passée a produit des  frustrés, des exclus , des tords… On peut encore aimer le Mali et mettre en place un système inclusif. Une société inclusive , c’est justement la solution pour la relève.Une gouvernance politique, économique inclusive , une société égalitaire.On ne peut pas continuer à  avoir le niveau d’inégalité qu’on a aujourd’hui et espèrer sortir de la situation. On est en train de creuser les inégalités au lieu de les reduire. Pour moi la solution, c’est d’aimer le Mali , travailler sur le   Malien nouveau  qui assume son histoire, arrête de regarder dans le rétroviseur pour regarder devant. Et dire qu’il ya un futur et on   peut le construire ensemble, pas l’un contre l’autre.

Comme possibilités, vous misez sur la jeunesse, le numérique. Avec une jeunesse malformée, dans un pays où au-delà des capitales régionales, la couverture d’internet est souvent  problématique,  comment ces deux créneaux peuvent être des possibilités ? 

C’est formidable. Dans un précédent ouvrage, je disais que dans la plupart des démocraties on  a trouvé que quand la plupart des adultes ne sont pas alphabetisés.Quand tu n’as  pas au moins  70%  de tes adultes alphabétisés , c’est difficile de s’approprier la démocratie et ses valeurs. Effectivement les clivages, les fractures numériques existent. C’est pourquoi je parle de gouvernance inclusive qui suppose une rupture avec les procédures actuelles, qui reconnait qu’il ya une jeunesse qui est là, assoiffée  de nouvelles technologies, qui a faim qu’on change nos méthodes de faire. On ne peut pas continuer à gérer comme on le faisait il y’a 50 ans. J’étais récemment à l’université d’été de Sciences Po à Rennes, où des vieux qui n’étaient pas du temps d’internet disent que pour voter aujourd’hui, il faut  utiliser internet. Chez nous, c’est carrément l’inverse. Je pense que ce sont  des choix forts, mais des choix possibles au niveau de l’Etat mais aussi au niveau de chaque acteur que  nous sommes chacun de dire :  je crois en cette jeunesse, essayons d’investir  dans la formation de cette jeunesse, essayons d’investir aussi dans les nouvelles technologies. Je pense que ca peut prendre du temps, on pense qu’on a beaucoup de chemin à faire mais quand vous lisez le livre, vous allez vous rendre compte qu’il n’ya pas longtemps, il y’avait des bourrages d’urnes en France et dans certains pays en Europe. Nous, à peine trente ans  , on nous demande de nous approprier la démocratie.Ca peut prendre du temps ,  on a une chance si on investit dans cette jeunesse, mais si cette jeunesse n’est pas prise en compte ça peut se retourner contre nous dans ce que nous faisons.

Propos recueillis par Aly Bocoum

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