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Esclavage en milieu soninké à Kayes : Une bombe sociale à désamorcer

Pour bon nombre de personnes, l’esclavage a disparu au Mali, ou du moins n’est pratiqué qu’au Nord. Faux et archi faux, rétorque Idrissa Dicko, secrétaire permanent de TEMEDT, Association pour la consolidation de la paix, le développement, la promotion et la protection des Droits humains, qui a bien voulu nous entretenir sur le sujet. C’était le jeudi 20 juin 2019, au siège de leur association, sis à Faso-Kanu, où les victimes venues de certains village de la région de Kayes ont élus domiciles pour échapper aux menaces de mort, proférés par ceux qui refusent qu’ils soient égaux en droit et en devoir sur le même terroir ancestral.

Selon M. Dicko, l’esclavage n’est pas seulement pratiqué au Nord du Mali. La pratique sévit également de plus belle dans la région de Kayes, notamment en pays Soninké, dans les cercles de Diéma, Nioro du Sahel, Yélimané.

Dans plusieurs localités de cette zone, la situation de certains citoyens est très critique.  Contrairement au centre du pays, notamment dans les régions de Sikasso, Ségou, où aucun  groupe ethnique n’est asservi à un autre, dans la région de Kayes l’esclavage par ascendance, (transmis de père en fils depuis des générations) est toujours en vigueur.

En effet, dans ces localités, déplore M Dicko, les « esclaves » minoritaires, sont violemment agressés par leurs maîtres qui ont droit de vie et de morts sur ceux qu’ils considèrent, au 21è siècle, comme leurs propriétés.

Pour lui, les raisons de la pratique de l’esclavage sont multiples. Il y a des facteurs politiques, socioculturels.

Pour le secrétaire permanent de TEMEDT: « l’esclavage est considéré comme une coutume et il est hors de question pour les autorités politiques et légitimités coutumières de prendre une loi incriminant la pratique, par peur des puissants esclavagistes, véritables bétail électoral. Voilà pourquoi, tous jouent à l’aveugle ».

Toutefois, rappelle M. Dicko, TEMEDT est déterminée à mener le combat jusqu’à l’adoption de la loi incriminant la pratique.

Pour ce faire, elle va continuer ses campagnes de plaidoyer auprès des autorités et des organisations de défense des droits de l’homme, et de sensibilisation des citoyens sur l’abolition de l’esclavage,  à Nioro, Kayes, Kita, Dièma, Yélimané, etc.

« Nous ne rencontrons pas de gens réceptifs. Ils sont réfractaires à ce sujet. Nous sommes même souvent menacés de mort, mais nous ne baissons pas les bras. Depuis 2016, nous menons un plaidoyer afin d’abolir l’esclavage. Certes, les résultats tardent à venir, mais nous faisons tout, pour que cette loi voit le jour», conclut-il.

Les victimes de l’esclavage déplorent cette triste réalité

Ahmed Coulibaly témoigne: « A Kayes, l’esclavage se pratique comme une coutume. Il y a des gens qui sont obligés d’être au service d’autres personnes depuis leur naissance», déclare-t-il.

Cela a des répercussions sur leurs descendances: « Il n y a aucune loi contre cette pratique. Ainsi mêmes nos enfants qui sont nés au Congo, au Cameroun,  au Gabon, en France, aux USA, au  en Centrafrique, sont considérés comme des esclaves. Une triste situation que ces derniers  ne parviennent pas à accepter», nous confie-t-il.

Et d’ajouter : « On nous a toujours fait croire que c’est la coutume et que nous devons nous soumettre.  Dans la région de Kayes si  tu un esclave meurt, sa  femme doit faire 2 mois 5 jours de veuvage, alors qui si un noble meurt,  sa femme fait 4 mois 10 jours de veuvage.

Le noble a les droits de faire tout ce qu’il veut avec la fille d’un esclave, mais ne l’épousera jamais. L’esclave n’a pas le droit de devenir imam, alors que nous observons les mêmes jours de jeun. Il ne peut pas être chef de village. Nous sommes tous égaux devant Dieu, il n’y a pas de différence entre nobles et esclavages», martèle notre interlocuteur.

Selon notre interlocuteur, ces divers cas de discrimination, suivis au quotidien, ont amené les victimes à mobiliser et se regrouper en associations pour dénoncer et combattre la pratique.

 « La réaction des nobles a été prompte et sans pitié : 66 villages se sont soulevés contre moi.  Ils ont démolie ma maison. Cela fait 14 mois que je suis devenu exilé dans mon propre pays. Chaque jour, dans plusieurs villages soninkés ou Bambara, notamment Kirwane, Kayedera, Baharara, Tafasiriga, Bamagadougou, etc., des chefs de familles sont attachés, frappés, leurs maisons détruites, parce qu’ils veulent s’affranchirent de l’esclavage. Ils nous interdisent de puiser l’eau du puits du village. Ils nous interdisent de nous rendre dans les lieux publics. Nous ne pouvons même pas prendre le banco pour crépir nos maisons. Nous avons déposé plus d’une vingtaine de plaintes devant les tribunaux, mais jusque-là aucun jugement. Nous ne demandons que justice.

Même si la loi n’a pas encore incriminé l’esclavage, elle doit, quand-même, punir les coups et blessures. Mais rien n’est fait : car dans ces zones, les autorités sont toutes dans un même bateau. Pour elles, l’esclave qui veut s’affranchir peut aller là où il n’est pas considéré comme tel. Nous ne demandons qu’une chose: l’égalité entre Maliens. Si l’Etat ne nous aide pas, nous chercherons nous même la solution», prévient Ahmed Coulibaly.

Ils sont esclaves par ascendance, travaillant pour leur maître sans contrepartie. Les maîtres disposent d’eux comme ils veulent. Toutes les tâches : domestiques, champêtre, la cuisine, la lessive, le ramassage du bois, etc. leur sont confiés. Les esclaves de cette zone sont des vrais objets à la merci de leur maître.

En tout cas, face à la gravité de la situation de l’esclavage qui perdure, les autorités maliennes sont interpellées et doivent, encore qu’il est temps, de désamorcer cette bombe sociale avant qu’elle n’explose. 

Adam Diallo

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