Mali : Le dilemme du dialogue avec les djihadistes ?

C’est un sujet embarrassant pour Bamako qui a resurgi le mois-dernier. Faut-il dialoguer avec les djihadistes maliens ? Cette suggestion, contenue dans une discrète ligne du rapport de la Conférence d’entente nationale qui s’est tenue du 27 mars au 2 avril 2018, a fait couler beaucoup d’encre dans la foisonnante presse locale. Comment interpréter autrement cette recommandation, inscrite au chapitre 7.3, de «promouvoir une culture de paix et de dialogue avec tous les fils de la nation, y compris avec des islamistes maliens, une fois que leurs préoccupations, comprises, n’entament pas l’unité nationale et les fondements de la République» ?

Au Mali, pays en proie à la violence où les attentats mortels perpétrés par des djihadistes sont monnaie courante, les observateurs posent une question auparavant impensable : le temps est-il venu de négocier avec les extrémistes ? En effet, face au cycle de violences meurtrières dans le Centre du Mali et sans perspective de solution militaire, dans un rapport publié, le mardi 28 mai 2019, le Groupe de réflexion International Crisis Group (ICG) recommande à notre pays d’établir un dialogue avec les djihadistes et leurs partisans. Dans ledit rapport, l’ICG préconise non pas un arrêt des opérations militaires contre le groupe du prédicateur radical peul Amadou Koufa, mais «un changement de cap», combinant pression militaire, dialogue et désarmement pour amener ses chefs à la table des négociations.

«Toutes les analyses sur la crise malienne montrent que le tout militaire n’est pas possible », déclarait le regretté Ambroise Dakouo, alors coordonnateur au Centre de recherche ‘’Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique (ARGA)’’. « Il ne faut pas s’enfermer dans un dogmatisme. Il faut ouvrir les portes pour discuter avec ces acteurs et voir s’il y a des conciliations : ce qu’ils veulent et ce qu’on peut concéder. » Mais des observateurs influents, dont plusieurs personnalités politiques et religieuses, défendent de plus en plus vigoureusement une stratégie totalement différente : négocier avec les groupes djihadistes. Tiébilé Dramé, actuel ministre des Affaires étrangères, en fait partie.

L’ancien opposant politique, faut-il rappeler, avait participé aux négociations des accords de Ouagadougou qui ont permis l’organisation du scrutin présidentiel de 2013 dans des localités contrôlées par les groupes armés. Ali Nouhoum Diallo, ancien président de l’Assemblée nationale, est aussi de ceux-là, tout comme Mahmoud Dicko, ex président du Haut conseil islamique malien. Jusqu’à présent écartée par le gouvernement, la piste diplomatique avec les groupes extrémistes devient de moins en moins taboue dans le pays. Selon un récent sondage d’opinion, réalisé par la fondation Friedrich Ebert, une petite majorité de Maliens (55,8 %) se déclarent favorables à de telles négociations. Cette enquête d’opinion menée en novembre 2017 a recueilli les avis des Maliens dans toutes les capitales régionales du pays et dans le District de Bamako.

La question est, en réalité, évoquée depuis longtemps par les responsables politiques et religieux à Bamako. Mais jamais à voix haute, car chacun sait que l’idée déplaît souverainement à Paris.

Actions de harcèlement…

Derrière ce dilemme très théorique, peut-on négocier avec un ennemi qui a recours à des actions terroristes pour atteindre ses objectifs ?  C’est le cas très concret d’Iyad Ag-Ghaly, l’homme à la tête du groupe djihadiste Ansar ed-Dine qui fait débat. Touareg de la lignée noble des Ifoghas, «Iyad», comme l’appellent les Maliens, est un vétéran des guerres du Sahara. Passé par les rangs de la légion verte de Kadhafi, il a été, dans les années 90, l’une des figures centrales de la rébellion touareg contre le pouvoir central. A ce titre, il a signé un accord de paix avec Bamako ayant conduit, le 26 mars 1996, à la dissolution de son Mouvement populaire de l’Azawad, au cours d’une cérémonie symbolique où 3 000 armes ont été brûlées à Tombouctou (Flamme de la paix sous le président Alpha Oumar Konaré).

Dans les années 2000, Iyad se rapproche du président Amadou Toumani Touré. Il est nommé Consul à Djedda en 2007, avant d’être expulsé du pays par les Saoudiens. Sa fréquentation du mouvement de prédication Tabligh le fait entrer en contact avec des islamistes radicaux, notamment pakistanais. L’ex-rebelle reste cependant un relais utile de Bamako dans le Sahara : Iyad est notamment sollicité pour négocier la libération des otages occidentaux aux mains d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI).

A Paris, le principe même de dialoguer avec un homme désigné comme terroriste, et qui a revendiqué des attentats contre la France, est considéré comme inacceptable. Iyad doit être capturé et jugé, affirme officiellement le gouvernement français, voire éliminé, ajoute-t-on tout bas. «Un « recyclage » d’Iyad fâcherait très fort Paris, c’est certain, mais après tout, c’est une question de souveraineté malienne, rappelle un connaisseur du dossier. Veut-on la paix ou la justice ? Toutes les résolutions de conflit sont traversées par cette question.

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