Corruption au Mali : Leurres et lueurs d’une pratique systématisée…

La fin du régime de Moussa Traoré et l’avènement au Mali du renouveau démocratique en mars 1991, ont donné lieu dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, à l’aggravation et à la banalisation de la corruption. En effet, à la faveur des libertés nouvelles, des pratiques qui étaient autrefois restreintes et contenues par la superstructure dirigeante au sommet de l’État sont devenues accessibles aux agents placés dans l’infrastructure administrative.

Outre le service public, la sphère privée n’en est pas exempte. La corruption a touché tous les secteurs de la vie publique: l’économie, le politique, le social, et même le culturel pour ne citer que ceux-ci.

Dans les plus hautes sphères du pouvoir et les milieux financiers, la corruption apparaît parfois comme une crise régulatrice, un ensemble de règles pratiques convenues qui huilent la machine des relations intéressées.  Fait de société, la corruption économique apparait en réalité, du moins dans les discours, comme une préoccupation lancinante des gouvernements africains.

Au Mali, malgré l’attirail des institutions internationales pour lutter contre ce phénomène, les faits de corruption économique sont légion, comme ailleurs en Afrique ou dans le monde. Non pas parce que le Mali serait plus corrompu qu’un autre État du monde, mais parce que la recrudescence des faits de corruption devient inquiétante.

Nous nous appuierons ici sur quelques dossiers de grande corruption économique (l’achat de l’avion présidentiel) et la systématisation de la transhumance politique, localement désignée par la terminologie des « retournements de veste ».

L’affaire avion présidentiel : ou l’économie infestée régulée ?

Le Mali a décidé, sous l’impulsion du Chef de l’Etat, Ibrahim Boubacar Keita, de l’achat d’un nouvel avion présidentiel. Lequel marché a été un foyer de scandales financiers et de malversations. Le Mali acquiert le Boeing 737 en mars 2014 aux USA. L’acte de vente est signé le 20 mars 2014 à Oklahoma City aux Etats-Unis entre la République du Mali et Wells Fargo, une grande banque américaine qui était en possession du titre de propriété de l’aéronef.

Cependant, c’est une société écran du nom de Mali BBJ Limited, basée à Aruba dans les Caraïbes, qui fait une demande d’exportation de l’avion auprès des autorités américaines. Ladite société avait été montée deux semaines auparavant à Oranjestad sur l’île d’Aruba, un paradis fiscal.

L’opacité autour du coût réel de l’avion et le manque de transparence budgétaire créent aussitôt un scandale. Le Fond Monétaire International (FMI) demande un audit qui sera diligenté par le Bureau du Vérificateur Général (BVG).

Le coût déterminé par le BVG s’élève à 19 milliards F CFA, dont 1,4 milliard FCFA de commissions et les frais payés à un courtier lié à Michel Tomi, l’ami du président. En outre, un contrat d’exploitation est signé avec l’entreprise JetMagic Limited basée à Malte ; le BVG n’a jamais eu accès à ce contrat-bail. Ce que nous pouvons noter, c’est qu’une ligne budgétaire existe (dans les charges communes) depuis 2015 pour couvrir les frais de ce contrat. Il s’élève depuis 2016 à 3 milliards FCFA par an.

Analysant ces faits, il est intéressant de remarquer que nous sommes en présence d’un scandale économique, voire politique, et aux interconnexions multiples, qualifiée de « crime économique » par un membre de Transparency International Mali. Pourtant, il faut souligner que la stratégie d’achat de cet avion répondait à une logique de montage politico-économique, destiné à soustraire des sous au Trésor public national.

Certes, on pourrait se demander dans quelles conditions de transparence se sont déroulées les opérations compliquées et complexes ayant justement fait penser à de la corruption, les intrigues mafieuses éventuellement organisées et orchestrées dans une telle démarche.

Toujours est-il que l’on peut comprendre ici qu’au-delà de leur normativité et de la suspicion à laquelle ils donnent lieu, les faits de corruption (économique) pe

Mieux, ces faits, dans le cas précis de l’achat de l’avion présidentiel, peuvent être réinterprétés comme faisant partie d’une sorte d’économie sociale de la gouvernance publique, qui ambitionnerait de comprendre les rationalités préexistantes à certaines décisions économiques au plus haut niveau de l’État. La corruption, à travers l’affaire de l’avion présidentiel, peut ainsi apparaître comme le fruit d’une stratégie délibérée de l’État, ou de certains de ses acteurs, pour se la couler douce et se donner une bonne conscience financière.

Transhumance et corruption électorale : l’utilitarisme en œuvre.

La corruption politique est au sens de la théorie des conventions, une sorte d’infestation du centre ou de la coordination par des mécanismes à la fois économiques et sociaux. Elle concerne le sommet de la hiérarchie qui confond souvent les ressources publiques avec des fonds personnels et en use pour acheter des consciences et des votes. Pour cause, la corruption dans la sphère politique se manifeste le plus souvent par deux signes visibles : la transhumance politique et la corruption électorale.

La première traduit les échelles de mobilité unilinéaire des hommes politiques au gré de leurs intérêts dans le champ public ; et la seconde fait son lit lors de ce que Kisito écrivain béninois (2008) nomme les « labours électoraux du terroir ».

La mobilité politique, y compris interpartisane, favorise le développement de la corruption dont la rente est nécessaire pour s’attacher un électorat dans la construction de sa notabilité propre par l’homme politique. Dans le terroir, l’homme politique, en quête de légitimité pour postuler au pouvoir local ou national par extrapolation, doit faire état de ses relations sociales et politiques, mais aussi et surtout d’une capacité financière et d’une force de nuisance et de débauchage destinée à démobiliser le camp adverse. Sport national dans le Mali démocratique, la transhumance politique est le fait pour un homme politique de changer d’appartenance politique au gré des intérêts souvent financiers et prestigieux. Ainsi, au Mali, plusieurs députés élus à l’Assemblée nationale ont eu à changer de partis après leur élection, afin de se rapprocher de la « marmite » du pouvoir. En effet, la transhumance politique se passe souvent dans un seul sens, quitter l’opposition pour rejoindre les rangs de la mouvance présidentielle. Généralement, un homme politique reconnu opposant d’un régime doit souffrir les affres des vainqueurs dans une sorte de vae victis, surtout s’il est un homme d’affaires.

Acheter ses adversaires ou insuffler de l’argent chez lui pour fragiliser son camp est une tactique basique utilisée par les pouvoirs en place dont les ressources semblent illimitées justement du fait de ce confusionnisme avec les fonds publics.

Même les chefs d’entreprises qui n’ont pas d’obédience politique se sentent obligés de prendre part au jeu.

JP, assistant d’un entrepreneur du monde agricole explique : « Mon chef, il ne fait pas la politique, mais quand les élections approchent, il aide la plupart des candidats susceptibles de gagner, … si on n’a pas de marchés, on ne peut pas faire vivre l’entreprise ».

Si dans l’ombre, pour garantir l’accès aux marchés publics très lucratifs du secteur des engrais, plusieurs chefs d’entreprise procèdent stratégiquement à des investissements de campagne sur plusieurs candidats éligibles, cette redistribution de leurs revenus, vise à sécuriser sous forme de dépôts à terme, les marchés futurs à obtenir. À défaut de militer ouvertement dans une chapelle politique et de s’afficher, l’acteur entrepreneur peut ainsi jouer sur plusieurs tableaux, et discrètement.

A contrario, pour l’homme politique déjà connu, quelques communiqués de délation envers les anciens amis, via presse interposée, suffisent pour annoncer la direction du vent. Et de rumeur en rumeur, l’opinion publique découvre que son leader a changé de camp. Cette pratique taxée de défection au Niger, la transhumance politique et la mobilité électorale des politiques, est toujours un fait d’actualité sous nos tropiques. Le plus célèbre cas de transhumance politique au Mali, est celui d’Amadou Thiam.

Cadre influent du parti ADP-Maliba, dont il était le président, ce jeune leader venu du Ghana, a lâché son mentor pour rejoindre le camp présidentiel, via la pratique des communiqués.

Nommé ministre, il abandonnera ses compagnons dans l’infortune douloureuse de l’opposition.

La corruption électorale commence donc au sommet de la hiérarchie des partis politiques avant de rejaillir sur les militants achetés à coup de billets de banque, de dons en nature et de divers gadgets distribués lors des porte-à-porte. Elle est donc rationalisée par le haut, pour permettre une mobilisation à la base plus facile où le matériel suffit à convaincre les plus hésitants dès lors qu’ils savent que les leaders locaux sont déjà cooptés par l’acquérant. La logique utilitariste en politique est donc le lieu de l’expression de la corruption en tant que lubrifiant du système politique pour assurer la négociation pacifique entre les différents acteurs.

Les actes de corruption que l’on pourrait qualifier de « petits » du fait de leur envergure réduite ou de leur ambiante manifestation au niveau du citoyen lambda, et ce, donc, au quotidien, font partie d’un répertoire très diversifié. La petite corruption, généralisée et banalisée, affecte donc tous les citoyens à un moment ou à un autre de leurs rapports avec l’État ou ses services, mais, aussi dans leurs rapports avec les administrations privées. Elle met en jeu les demandeurs de services publics avec les fonctionnaires situés au plus bas niveau de l’échelle bureaucratique.

« Pour ne pas que les feuilles d’un dossier s’envolent, il faut y déposer un caillou » dit le proverbe. Les principes de la physique confirment bien cette métaphore qui du reste demeure vérifiée dans la vie pratique du citoyen malien, les cailloux étant censés logiquement avoir plus de poids qu’une feuille de papier et donc exercer sur cette dernière la pression nécessaire pour qu’elle puisse résister au déplacement d’une masse d’air relative, le vent. Le recours à ce principe physique illustre en réalité la pratique d’une petite corruption devenue banalisée et qui est entrée quasiment dans les mœurs, celle des « cailloux sur dossiers » : elle consiste pour tout service que l’on demande, dans une administration publique surtout, mais aussi privée de plus en plus, à rétribuer d’avance le fonctionnaire ou celui qui reçoit le dossier afin de le stimuler à vite et à bien faire un travail pour lequel son employeur le rémunère déjà.

Le risque qu’encourt le requérant qui ne le fait pas est de voir son dossier purement et simplement « perdu », « envolé », ou dans le meilleur des cas, voir son traitement « retardé », à ses dépens. Il faut donc non seulement être membre d’un réseau relationnel conséquent qui vous permette d’avoir la juste information, mais aussi l’alimenter, en encourageant le fonctionnaire qui doit traiter votre dossier.

Dans une administration publique, on considère les fonctionnaires comme étant inamovibles jusqu’à la retraite, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent plus perdre leur emploi. Certains travailleurs du secteur public pensent donc que leur salaire devient un devoir pour l’État et un droit pour eux, qu’ils aient travaillé ou pas. Comme le contrôle n’existe pas ou ne s’applique que très peu pour diverses raisons, le salaire n’est plus une motivation suffisante pour le travailleur surtout qu’il est jugé insuffisant.

Aussi, il ne reste que les bakchichs pour le motiver. Ceci ne signifie pas que toutes les administrations sont corrompues ou que tous les fonctionnaires ou autres dispensateurs de services publics recourent systématiquement à ces « cailloux » sur les dossiers ; mais il s’agit de comprendre que la pratique devenue banale s’est érigée en système dans nombre d’administrations publiques, ou même privées, et facilite la médiation avec les requérants, créant de facto des disparités entre ceux qui peuvent déposer les cailloux et ce qui ne le peuvent pas, ceux qui savent qu’il faut le faire et ceux qui ignorent les circuits de dépôts.

Paul Y. N’GUESSAN

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