Crise sécuritaire au Mali : un pari loin d’être gagné par la pléiade des forces militaires

De l’intervention française de la force Barkhane à la création de la MISMA pour la sécurisation des zones libérées et l’organisation des élections présidentielles, de la transformation de la MISMA en MINUSMA, jusqu’à la création du G5-Sahel, au total plus de 22 000 militaires sont déployés sur le territoire malien afin de consolider la paix sans y parvenir.

En effet, le Mali est plongé dans une crise sociopolitique et sécuritaire profonde dont la source provient d’une rébellion, lancée en 2012, par le groupe armé touareg connu sous le nom du Mouvement National pour la Libération de l’Azawad (MNLA). Une rébellion qui a précipité la chute de l’ex-Président Amadou Toumani Touré (ATT) à travers un coup d’État en mars 2012 et ainsi fait chuter tout le Nord du pays dans les mains de groupes rebelles et djihadistes. Ces derniers ont fini par chasser les rebelles au Nord et sont restés les seuls maîtres jusqu’à l’intervention française en janvier 2013 pour les déloger.

Ainsi, l’opération « Serval » a permis non seulement à l’État malien de récupérer le septentrion, mais également de pouvoir organiser des élections présidentielles en juillet et aout 2013, à l’issue desquelles le président Ibrahim Boubacar Keita a été élu président de la République du Mali.

Afin d’apporter l’assistance à la République du Mali, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a créé la Mission Internationale pour le Soutien au Mali (MISMA) le 17 janvier 2013, soit cinq jour après le lancement de l’opération serval, grâce à la résolution 2085 du Conseil de Sécurité des Nations Unies (CSNU) du 20 décembre 2012. Cette résolution autorise la CEDEAO à déployer une  « Mission Internationale de Soutien au Mali pour une période initiale d’une année ».

Le 25 avril 2013, c’est-à-dire trois mois après le lancement de l’opération serval, le CSNU a voté la résolution 2100, à travers laquelle la MISMA a été remplacée par la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali).
En juin 2015, après huit mois de négociation à Alger, l’accord pour la paix et la réconciliation a été signé par le gouvernement du Mali et les groupes armés pro gouvernement.

En Juin 2015, les groupes armés rebelles ont apposé leur signature sur le document mettant fin ainsi au rêve des rebelles, en l’occurrence l’indépendance du Nord du pays qu’ils appellent « Azawad ».

Mais depuis la signature de cet accord, l’insécurité s’est considérablement dégradée, d’où la question de savoir pourquoi une telle dégradation, malgré la signature de l’accord pour la paix et la présence des milliers des militaires (nationaux et étrangers) sensés mettre fin à cette insécurité ?

Que contient cet accord ?

Les principaux points de l’accord sont, entre autres : la création dans chaque région du Nord d’une Assemblée régionale élue au suffrage universel direct et dotée de pouvoirs « importants », promesse d’une « plus grande représentation des populations du Nord au sein des institutions nationales » et de  la réintégration des combattants des mouvements du Nord dans l’armée malienne, y compris à des postes de commandement, les compétences régaliennes restent sous le contrôle de l’État (donc pas d’autonomie), il sera procédé à la création d’une police placée sous l’autorité des collectivités territoriales. Redéploiement progressif au Nord des forces armées et de sécurités reconstituées du Mali (alors que les accords passés prévoyaient plutôt une démilitarisation des régions du Nord), 30% des recettes budgétaires de l’État seront transférées aux collectivités territoriales sur l’ensemble du territoire malien avec  « une attention particulière pour les régions du Nord », etc.

Malgré cela les obstacles sont assez nombreux sur le chemin de la paix. Et pour faire bouger les lignes, une conférence d’entente nationale a eu lieu du 27 mars au 02 avril 2017 à Bamako. Le but étant de traiter tous les maux du pays et ressortir, par la fin, une « charte d’entente nationale » pour la paix et la réconciliation nationale. Près de deux ans après ladite conférence d’entente nationale, la « charte d’entente nationale » n’est toujours pas finalisée.

Après la perte du Nord du Mali et leur dislocation à la suite de l’intervention française en janvier 2013, les groupes terroristes se sont réorganisés, certes qu’ils sont profondément démunis, mais ils ont une forte capacité de nuisance. En témoigne la dernière attaque des camps de Mondoro et Boulkessi. Ainsi, dans le Nord, les frontières de l’Est et de l’Ouest du pays ainsi que le Centre sont pris en sandwich par ces nébuleuses qui s’en prennent soit à tout ce qui est représentation de l’autorité malienne, les forces Armées maliennes, soit aux forces étrangères opérant sur le territoire malienne, notamment la MINUSMA et la force de Barkhane. Toutes ces forces, certes qu’ils obtiennent des résultats, n’arrivent pas pour autant empêcher la propagation des foyers de violences au Mali et, plus largement, dans la bande sahélo-saharienne.

Les FAMa, une armée mal structurée

En 2013, lors de l’intervention française de Serval, le Sénat français a publié un rapport d’information dans lequel il décrit l’état de l’armée malien en ces termes : « État des forces armées maliennes au moment du déclenchement de la crise.

L’armée de Terre

Elle était forte de 7 000 hommes avant la crise, mais était composée d’une forte proportion de cadres et de soldats originaires du sud (90%), limitant de fait la capacité à combattre dans le Nord.

Elle disposait de 35 BRDM2 (blindés de reconnaissance à roues), 18 BTR60PB (blindés de transport de troupes), 14 chars T55 (en majorité indisponibles), 18 BM21 (lance-roquettes multiples sur camion), 8 canons tractés de 122 mm (non utilisables car sans maintenance et sans véhicule tracteur), 60 canons-mitrailleurs bitubes 23 mm sur camionnettes, 92 mortiers (120 mm, 80 mm et 60 mm), 192 pick-up avec mitrailleuses de 14,5 et 140 véhicules transport de troupes (camions russes et chinois).

L’armée de l’Air

Elle présentait un effectif total de 1 000 hommes avant le déclenchement de la crise. Elle disposait de 4 hélicoptères d’attaque MI24, de 3 avions de chasse MIG 21 (inadaptés à l’environnement et sans réelle efficacité opérationnelle), de 2 avions légers de reconnaissance Marchetti FS 260, armés de 2 mitrailleuses 7.62 mm (cédés par Kadhafi en 2010), de 11 avions légers de reconnaissance TETRAS, d’un avion léger CESSNA 185 (convoyage de matériel léger, évacuation sanitaire- EVASAN-transport de 2 à 4 personnes) et d’un avion polyvalent de transport BT67 remis en œuvre par la coopération avec les États-Unis (transport de troupes, convoyage de munitions, EVASAN, aérolargage de colis).

La Garde nationale (GNM)

Elle présentait un effectif d’environ 3 500 hommes avant la crise, dont 2 000 hommes dans les régions du Sud. La particularité du recrutement des unités du Nord (Tombouctou, Gao, Kidal), à forte dominante régionale, s’est traduite par des unités constituées de 60 à 80% de cadres et de soldats de recrutement local (touareg ou arabe). De plus, une partie de ce personnel (surtout l’encadrement) provenait de l’intégration des ex-insurgés Touaregs de 1993.

Les unités GNM implantées dans le Sud (Kayes, Kati, Sikasso, Ségou et Sévaré) étaient constituées majoritairement de soldats non Touaregs et avaient pour mission d’assurer des missions de sûreté et de protection civile (protection des édifices publics, banques, autorités) en complément des force

Cet effectif, d’environ 11 500 hommes, n’a pas empêché le pays de sombrer en 2012 devant les groupes rebelles et narco trafiques qui, pourtant étaient en infériorité numérique mais plus armés et plus formés que ceux du Mali. En mars 2013, l’EUTM (Mission de formation de l’Union européenne au Mali) a recensé quelques graves dysfonctionnements parmi lesquels on peut citer, entre autre : Un pouvoir politique coupé de son armée par crainte et désintérêt : Absence de Livre Blanc et de Loi de programmation militaire, crainte permanente du coup d’état.

Des officiers réalistes et ayant soif de changement : Constat partagé par tous»

Les Maliens étaient non seulement surpris par cet audit, mais également de l’état lamentable de leur armée. Ainsi, et pour mettre à niveau cette armée, l’EUTM a formé entre 2013 et 2015 six (6) bataillons (GTIA – Groupement tactique interarmes) de 700 hommes chacun. Le pire en est que la formation de ces bataillons n’a pas amené une grande transformation dans la stratégie militaire malienne.

En 2015, et afin de répondre aux exigences de la réalité du terrain, le gouvernement malien a fait voter une « loi d’orientation et de programmation militaire » qui a pour but de réformer en profondeur les forces armées et de sécurité, et de les doter en ressources humaines suffisantes en nombre et qualité. Le budget de cette loi s’élève à plus de 1 230 milliards de FCFA sur 5 ans.

De même, l’effectif des forces armées et de sécurités devrait atteindre les 20 000 hommes d’ici 2020. La question qu’on se pose étant de savoir si cet effectif permettrait de sécuriser l’ensemble du pays ? La réponse à cette question dépend de plusieurs facteurs dont : la formation, l’équipement, la maîtrise des zones d’insécurité, de la politique gouvernementale, etc.

La MINUSMA en sa qualité de force de maintien de paix, n’a pas vocation à lutter contre le terrorisme, encore moins de s’attaquer aux groupes armés locaux. La force Barkhane, quant à elle est, certes, une force anti-terroriste, mais ne peut toute seule lutter contre les groupes djihadistes qui sévissent dans le Sahel. Mais une collaboration avec les forces internationales et celles des Etats voisins touchés par le fléau de djihadisme, pourrait permettre au Mali de récupérer les zones non contrôlées par l’administration et mettre fin, par conséquent, à l’insécurité croissante. Le G5 Sahel regroupe : le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad. Ces 5 pays ont décidé de créer le 16 février 2014 à Nouakchott, en Mauritanie, une organisation sous régionale qui lutte contre le terrorisme.

Le G5 Sahel a pour objet : garantir des conditions de développement et de sécurité dans l’espace des pays membres ; offrir un cadre stratégique d’intervention permettant d’améliorer les conditions de vie des populations ; allier le développement et la sécurité, soutenus par la démocratie et la bonne gouvernance dans un cadre de coopération régionale et internationale mutuellement bénéfique ;

Promouvoir un développement régional inclusif et durable. En tout état de cause, cette force est loin d’atteindre sa capacité maximale nécessaire pour faire face aux grands défis sécuritaires et aux attentes des populations civiles.

Rôle ambigu de la France et de l’Algérie dans la crise malienne

La France et l’Algérie constituent les deux grands acteurs (extérieurs) impliqués dans la crise malienne. En effet, lors de l’intervention française en 2013 pour stopper l’avancée des groupes djihadistes vers le sud Mali, l’armée malienne avait accompagné les forces françaises de l’opération serval dans la libération des régions de Tombouctou et de Gao. Mais une fois arrivées aux portes de Kidal, les FAMa ont été interdites d’y pénétrer.

Les forces françaises ont préféré l’accompagnement des groupes rebelles pour la suite de l’aventure à celui des forces maliennes. Ce modus operandi qui relève de la Réalpolitique française, n’a pas passé au goût du gouvernement malien qui l’a vécu comme une humiliation, voir une trahison.

Le plus troublant dans cette histoire est sans nul doute un accord « tacite » entre la France et l’Algérie sur la gestion de la crise malienne. En effet, depuis la mise en orbite de la force conjointe du G5 Sahel, les groupes terroristes se sont fusionnés en créant le (GSIM). Mais là où le bât blesse le plus et qui semble conforter ces groupes terroristes dans leurs actions, « c’est que les autorités algériennes s’accommodent à livrer une partie de leur territoire comme base arrière à Iyad Ag Ghaly et ses acolytes ». Autant dire que c’est cette couverture, que l’Algérie offre aux groupes terroristes, qui complique la lutte anti-terroriste que mène le G5 Sahel.

Ainsi, l’Algérie est considérée comme l’acteur principal bénéficiaire de la crise au Mali et dans le Sahel, et cela, pour deux raisons principales : tous les leaders djihadistes qui sont dans le sahel et le Sahara sont algériens (excepté Iyad Ag Ali chef d’Ansar dine qui est Malien) et ont tous leurs bases dans le Nord du Mali. Donc une fois qu’ils ont des refuges au Nord du Mali, ils ne viendront pas déstabiliser l’Algérie. Ainsi, la déstabilisation du Nord du Mali est un gage de sécurité pour l’Algérie.

Tout le Nord du Mali (70% du territoire du Mali avec 5 régions) est approvisionné (près de 60%) par l’Algérie. Ainsi, nous trouvons une variété de produits de première nécessité (aliments, carburant, etc.) mais également des électroménagers, des décorations de maisons, des véhicules, etc. Ce qui est un aubain pour le commerce extérieur du l’Algérie.

Le paradoxe dans cela en est qu’elle est le chef de file de la médiation internationale garant de l’accord de paix du Mali. Toutes les routes reliant l’Algérie au Mali sont contrôlées par les mouvements armés et les groupes djihadistes. Afin de pouvoir transporter les marchandises vers le Nord du Mali, les transporteurs algériens versent les frais routiers directement auxdits groupes armés. Ainsi, la pérennisation de la crise malienne assurera l’excédent de la balance commerciale de l’Algérie.

Paul Y. N’GUESSAN

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