Ibrahim Maiga : au Sahel « Le récit de la lutte contre le terrorisme ne suffira pas pour résoudre la crise multidimensionnelle »

Ibrahim Maiga est chercheur, spécialiste du Sahel à l’Institut d’études de sécurité en Afrique. Coauteur du Rapport sur les perspectives pour les pays du G5 sahel à l’horizon 2040, le chercheur basé à Bamako revient pour le Flambeau sur les résolutions issues du Sommet de Pau et  sur les perspectives d’avenir de cette région en proie  à de multiples défis.

Le Flambeau : Quelle appréciation faites-vous des résolutions issues du Sommet de Pau ?

Ibrahim Maiga : Finalement, très peu de surprise pour un Sommet qui aura autant cristallisé l’attention et déchainé les passions au cours des dernières semaines. Il faut rappeler que, dans sa forme, ce Sommet a été vivement critiqué puisqu’il s’est tenu à l’invitation unilatérale du Président français. Cette « convocation » des chefs d’État sahéliens, outre le sentiment d’humiliation qu’il a pu provoquer chez une partie des Sahéliens, n’a fait qu’accroitre le ressentiment envers la politique de la France dans cet espace. Dans le fond, la déclaration finale du Sommet apporte peu d’éléments nouveaux. Certes, il y a une volonté de concentrer les efforts dans la région du Liptako-Gourma, d’améliorer la coordination entre les forces présentes sur le terrain et de travailler à un renforcement des capacités des armées de la région. Mais on ne peut absolument pas prétendre à une rupture avec la doxa actuelle, consistant essentiellement à faire beaucoup de sécuritaire (accroissement des effectifs de Barkhane, opération Takouba) et un peu de développement (redynamisation de l’Alliance Sahel avec un accent sur les projets concrets). Or, l’échec de la stratégie actuelle est justement en partie lié au déséquilibre entre ces deux piliers et une prise en compte insuffisante de la question de la gouvernance dans ces espaces.

Le récit de la lutte contre le terrorisme ne suffira pas pour résoudre la crise multidimensionnelle dans laquelle la région est plongée.

Contrairement à ce que réclame une certaine opinion publique sahélienne, la France se maintient. Mais quel impact aurait un éventuel retrait des États-Unis, allié important de la lutte contre le terrorisme dans la région ?

La France se maintient et cherche même à se renforcer avec l’envoi de 220 soldats supplémentaires. Ce n’est pas beaucoup mais c’est suffisant pour afficher ses intentions – et peut-être aussi ses ambitions – de rester un acteur de premier plan au Sahel. Les États-Unis sont un acteur discret mais important de la lutte contre le terrorisme dans la région. Leur appui logistique ou en matière de renseignements, notamment à l’Opération Barkhane, s’est révélé plusieurs fois décisif. Un retrait éventuel de cet acteur risque non seulement de créer un vide, mais aussi d’isoler un peu plus la France sur un théâtre d’opération immense. Maintenant, attendons de voir comment tout cela se fera.

Est-ce qu’il y aura un allègement de l’empreinte sur le terrain ou un retrait complet ? Le dernier scénario semble même en contradiction avec l’ampleur de leurs investissements dans la région, notamment la construction à plus de 100 millions de dollars d’une base de drones à Agadez, au Niger.

Y’a- il des alternatives locales crédibles à la présence militaire internationale ?

La réalité est que les pays du Sahel sont confrontés à une multitude de défis existentiels. Ces dernières années, tous ces pays ont fait face à d’importantes crises sociales (grèves à répétition dans tous les secteurs de la vie). Quand on regarde de près ces crises, on constate qu’elles sont liées en partie à un engagement trop important consacré aux secteurs de la défense et de la sécurité. Un pays comme le Mali qui consacre plus de 20% de son budget au secteur de la défense, c’est beaucoup. C’est cette malheureuse réalité qui pousse les États à recourir à l’appui extérieur. Les énergies doivent être tournées vers la réduction progressive de cette dépendance vis-à-vis des acteurs étrangers. Cela se fera par des changements profonds dans la gouvernance afin d’améliorer l’utilisation des ressources nationales.

Dans l’architecture de la coalition internationale pour le Sahel, quel rôle devront jouer des organismes régionaux et continentaux comme le G5, l’UEMOA ou encore la CEDEAO ?

Cela reste encore à clarifier. Après l’échec de faire passer la Force conjointe du G5 Sahel sous chapitre VII, ce qui lui aurait permis d’accéder à un financement substantiel et plus ou moins pérenne, les pays du G5 et leur allié français cherchent maintenant à davantage « multilatéraliser » la lutte contre le terrorisme. Cette coalition ne doit pas avoir pour effet de supplanter les acteurs nationaux et les mécanismes existants. Les interventions au Sahel ont besoin d’être mieux coordonnées. La chasse à la visibilité institutionnelle doit laisser la place à une meilleure synergie basée sur les avantages comparatifs des différents acteurs.

Fin 2019, vous avez coécrit un  rapport intitulé  les perspectives pour les pays du G5 Sahel à l’horizon 2040.  Au regard des défis multiformes, quelles sont les perspectives d’avenir pour la région du Sahel ?

L’insécurité compromet grandement l’horizon des pays du G5 Sahel. Elle vient se greffer à des problématiques structurelles ayant besoin d’un traitement urgent et conséquent sur la durée. Pour éviter un scénario catastrophique pour les pays de la région et leurs populations, il convient de juguler l’insécurité mais surtout d’agir de façon prioritaire dans les domaines de l’agriculture et de l’éducation qui sont des leviers importants de transformation. Mais tout cela reste conditionné à l’amélioration de la gouvernance. La qualité de la gouvernance déterminera l’avenir de ces pays à l’horizon 2040.

 Propos recueillis par Aly Bocoum

 

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