Dennis HANKINS sur la transition au Mali : « Nous espérons de grands changements »

Dans le cadre du programme de couverture virtuelle de l’élection présidentielle américaine de 2020, l’ambassadeur des Etats-Unis au Mali, SEM Dennis HANKINS a accordé un entretien exclusif à l’hebdomadaire le Flambeau, dans lequel il fait le point du scrutin au Mali et les perspectives de coopération entre les deux pays. 

Le Flambeau : En raison de la pandémie du coronavirus de nombreux américains ont voté par anticipation. Comment le vote s’est déroulé au Mali ?

SEM Dennis HANKINS : Dans notre système, chaque citoyen doit en premier lieu s’enregistrer dans l’un des Etats américains. Chaque Etat a son propre système de vote. Les règlements diffèrent d’un Etat à un autre. En général les citoyens américains qui ont voulu voter ont engagé les démarches il y a au moins deux mois avant le scrutin, par écrit ou par email pour la plupart. Nous avons principalement aidé en donnant des informations et en acheminant certains bulletins de vote.

Par ailleurs, dans plusieurs ambassades, il y a un bureau de vote le jour de l’élection. Mais cela varie également en fonction des Etats. Il y a plus ou moins 1500 électeurs au Mali. Nous avons reçu une centaine de bulletins de vote et plusieurs ont envoyé par leurs propres moyens. Beaucoup n’ont pas voté, par ce qu’en général, aux élections présidentielles, c’est environ 60% des électeurs qui votent.

Le Flambeau : Les principaux candidats Donald Trump et Joe Biden ont une vision différente de la diplomatie. Quelle pourrait être la politique étrangère des Etats-Unis vis-à-vis de l’Afrique à l’issue du scrutin ?

SEM Dennis HANKINS : Je dirais que les différences ne sont pas aussi sévères qu’on le pense. Avec le président Trump on a continué avec les grandes lignes de la tradition d’assistance en Afrique, qui a commencé avec le président Georges W. Bush, avec notamment le programme de lutte contre le sida, le programme Millénium Challenge Corporation pour le développement (MCC). Les autres administrations ont continué plus ou moins sur la même ligne. C’est vrai que le président Trump a accordé plus d’attention aux relations bilatérales et pas avec les grandes organisations. Je pense qu’au Mali c’était plus visible en termes de vision des opérations paix de l’Onu, parce qu’on a demandé plus d’efficacité. On a même demandé qu’il y ait un plan, puisque l’opération de la Minusma peut éventuellement se terminer. Et voir la nécessité d’avoir une mission ici. Mais avec les différentes administrations, c’est toujours un mélange entre les questions de sécurité, de bonne gouvernance et de développement. Les priorités peuvent varier d’un président à un autre. Avec le président Donald Trump, on voit que la sécurité a plus d’importance qu’avec son prédécesseur Barack Obama. Cependant, les trois chantiers sont fortement liés. On ne peut avoir de sécurité sans bonne gouvernance, pas développement sans sécurité. En Afrique il n’y a pas de grandes différences d’une administration à une autre, même s’il y a un changement de parti.

Le Flambeau : Comment expliquer la volonté de l’administration Trump de réduire les budgets alloués à la coopération et les effectifs militaires de l’Africom?

SEM Dennis HANKINS : En effet, c’est plus une réaction en termes de nouvelles missions pour nos forces armées. Je ne dirais pas que nous avons des nouveaux ennemis, mais nous avons des nouveaux concurrents. Les forces armées étaient plus sollicitées dans la région d’Asie pour aider les pays qui sont autour de la Russie. Ça a changé un peu les priorités. Une présence des forces armées en Afrique est prévue, mais pas encore formalisée. Il est prévu également de diminuer nos effectifs militaires en Europe de 30 000 soldats. Le département d’Etat était chargé de restructurer la présence des forces, pour s’assurer que nos forces armées, en particulier les forces spéciales sont mieux utilisées quand c’est nécessaire.

Vous l’avez vu, la semaine dernière, nos forces spéciales ont reussi avec succès à libérer un citoyen américain (au Nigeria). Il faut avoir cette capacité et ces contacts avec nos partenaires africains pour les questions de sécurité. La plupart de notre engagement en termes de sécurité c’est plus dans le budget d’Etat que dans le budget de défense. Les échanges que nous avons ici avec les forces armées et de sécurité, c’est à travers le département d’Etat, de temps en temps, exécutés par des militaires. Même s’il y a une diminution du budget militaire pour les opérations, il y a toujours des engagements en termes de sécurité en Afrique.

Le Flambeau : Dans la lutte contre le terrorisme au sahel, on ne sent pas trop la présence américaine.

SEM Dennis HANKINS : En Afrique de l’ouest en particulier, il y a des opérations directes faites avec nos partenaires français. Notre appui à la force Barkhane est constant. Il y a également un volet formation et assistance en termes d’équipements, à tous les pays membres du G5 Sahel. Même au Mali, des ressources ont été reçues. En termes d’approche du G5Sahel, avec les cinq pays partenaires, il y avait un grand engagement pendant ces deux ans. Au cours des quatre précédentes années, on a donné des véhicules, fait des formations, donné des hôpitaux mobiles dans le sens du renforcement des capacités. Nous avons des liaisons avec le commandant de la force du G5 Sahel.

Le Flambeau : Au Mali, un engagement plus direct des Etats-Unis est-il à l’ordre du jour ?

SEM Dennis HANKINS : Dans le cas du Mali, c’est un peu compliqué pour deux raisons : les accusations de droits de l’homme contre les forces de défense et de sécurité, la présence des enfants dans certains  groupes armés, qui est contraire à notre législation. Nous avons revu notre réponse, mais certains aspects de notre coopération militaire ont été limités. Toutefois notre engagement avec la gendarmerie, le ministère de la sécurité, de la justice va continuer.

Le Flambeau : Quel bilan retenir des 60 ans de coopération entre le Mali et les Etats-Unis ?

SEM Dennis HANKINS : Quand je voyage dans le pays, je vois que les Etats-Unis ont une bonne image à cause de 60 ans de coopération dans le domaine social, économique et sécuritaire. Pendant plusieurs années, il y avait une grande présence du corps des volontaires de la paix, qui ont créé un réseau de vrais ambassadeurs aux Etats-Unis qui avaient des contacts au Mali. Depuis que je suis arrivé, j’ai constaté de bons résultats dans notre engagement dans le secteur de la santé. On a assisté à une forte diminution de la prévalence du paludisme chez les enfants pendant ces six dernières années.

Avec la crise de la Covid-19 on a vu le résultat d’une longue coopération avec le gouvernement. Le Mali a l’un des meilleurs laboratoires en Afrique à cause de 30 ans de coopération avec les instituts nationaux de santé américains. La plupart des épidémiologistes maliens ont été formés par le CDC (Centre pour le contrôle et la prévention des maladies). La réaction très positive du Mali face à la crise de Covid-19 est due à notre coopération. Il y a d’autres aspects plus difficiles à voir parce que c’est culturel. Même le mois prochain le musée national africain accueillera une exposition sur l’histoire de l’Afrique de l’ouest au 16e siècle, avec des pièces fournies par le musée national du Mali. La musique malienne est très connue aux Etats-Unis.

Le Flambeau : Quid du programme YALI suspendu sous le mandat de Trump ?

SEM Dennis HANKINS : Nous sommes très fiers de ce programme YALI (Young African Leaders Initiative). Depuis 8-10 ans nous avons créé un réseau de plus de 60 jeunes qui parlent bien anglais, qui ont fait des échanges aux Etats-Unis. Ce qui est très important, le premier groupe de jeunes commencent à intégrer les grandes entreprises maliennes, le gouvernement. J’espère qu’ils pourront participer à la transition, au changement du pays.

Le Flambeau : Comment les Etats-Unis comptent-ils accompagner la transition au Mali ?

SEM Dennis HANKINS : Dès le début, nous avons appuyé les efforts de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Et les priorités fixées par le gouvernement de transition sont toutes positives. Mais les réaliser en 18 mois peut-être difficile. Il est important quand même qu’on commence. Dans notre secteur traditionnel d’assistance humanitaire, au développement nous sommes toujours là. Nous espérons de grands changements. Et une base plus solide, après les élections pour l’avancement du futur Mali.

Propos recueillis par Aly BOCOUM

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